[Conférence navale de Paris] « Sans une base industrielle robuste, protégée et préparée, aucune marine ne peut soutenir durablement un effort de haute intensité »

24 février 2026 Actualité

Les opérations navales de haute intensité menées sur de longues distances et sur de longues durées exercent une pression sans précédent sur les fonctions de soutien. Quels sont les défis posés par le soutien d’opérations navales face à leur élongation, dans la durée et dans la haute intensité ? Éclairage avec Éric Balufin, directeur Services de Naval Group

Quelle est la vulnérabilité la plus critique pour soutenir des opérations navales dans le contexte actuel ?

L’enjeu majeur réside dans notre capacité à maintenir une chaîne de soutien dans tous les champs d’action possibles pouvant aller de l’agression « classique » (physique, cyber...) à des attaques moins directes mais tout aussi dangereuses (réputationnelle, financières…).

Les systèmes de soutien des décennies passées ont été principalement conçus pour des opérations prévisibles dans le cadre d’un emploi opérationnel relativement maîtrisé, avec :

  • des bases arrière sécurisées ;
  • des flux logistiques continus faisant appel à des transporteurs militaires mais aussi civils ;
  • des cycles de maintenance planifiés au grès d’arrêts techniques.

Or, dans un conflit de haute intensité, ces hypothèses ne tiennent plus :

  • les déploiements durent au-delà des programmes ;
  • les flux sont interrompus ;
  • les infrastructures sont ciblées ;
  • les chaînes d’approvisionnement sont fragmentées ;
  • la capacité à mobiliser rapidement et projeter les bonnes compétences techniques devient aussi critique que les pièces elles-mêmes.

Enfin les évènements récents nous apprennent aussi que les alliés d’hier peuvent ne pas cautionner le combat que nous menons. Les systèmes de soutien doivent dorénavant prendre acte de cette situation dans le cadre de la souveraineté des compétences et approvisionnements critiques.

Quels sont les leviers d’adaptation pour y faire face ?

Il y a trois leviers principaux.

  • l’autonomie de l’équipage : ce n’est plus seulement la plateforme qui fait la puissance navale, mais aussi sa capacité à rester disponible dans la durée, réparable et soutenable où qu’elle se trouve. Dans ce cadre, le moyen le plus efficace de maintenir cette capacité s’appuie évidemment sur les premières compétences se trouvant déjà sur place au plus près des navires. L’autonomie de l’équipage pour agir en vue de maintenir la capacité du navire à accomplir sa mission a toujours été un des premiers principes de toute marine. La menace de conflits de haute intensité accroît encore plus cette exigence. Et l’industrie et les marines ont le devoir de la prendre en compte et de l’intégrer sur l’ensemble du cycle de vie des produits.
  • un soutien extérieur résilient au premier choc : dans un contexte perturbé aux menaces multiples rendant difficile la possibilité de se préparer à toutes les éventualités, il faut rendre le dispositif le plus résilient possible face à une rupture, au moins temporaire, de la chaîne de soutien. Cela implique avant toute chose de réduire les dépendances vis-à-vis de la chaine de valeur pour garantir la capacité d’intervention rapide et autonome des maîtres d’œuvre de premier rang, le temps que l’ensemble de l’écosystème se remette sous tension et se réorganise dans le contexte avéré du conflit déclaré. C’est ce que Naval Group s’attache à faire en maintenant un très large panel de compétences lui permettant en quasi autonomie d’intervenir sur l’ensemble des installations et équipements du navires sur des niveaux techniques d’intervention permettant de garantir la disponibilité court terme des navires.
  • un soutien extérieur capable d’adresser les réparations les plus lourdes en mode réactif : il faut envisager la nécessité de traitement de dégâts largement supérieurs au spectre connu en temps de paix/crise. Les réparations associées nécessitent alors la pleine mobilisation des compétences de conception des navires : l’expertise de réparation de tels dégâts est indissociable de l’expertise de conception. La résilience du dispositif de soutien sera d’autant plus forte que ces compétences seront intégrées tant au sein des marines qu’au sein du monde industriel. Là aussi, c’est le modèle de Naval Group.

En quoi la guerre de haute intensité remet-elle en cause les modèles actuels de maintenance et de soutien navals ?

La guerre de haute intensité met en lumière une exigence nouvelle d’évolution de nos modèles passés qui ont souvent été fondés sur la prévisibilité, la planification et la sécurisation des arrières. Or, dans un conflit de haute intensité, les cycles de maintenance programmés sont bousculés, les infrastructures peuvent être dégradées ou indisponibles, et la priorité devient l’adaptabilité pour permettre la mise à disposition rapide des navires.

En cas d’avarie de combat notamment, la remise en ligne d’un navire touché peut nécessiter la mise en œuvre de processus de réparation entièrement nouveaux nécessitant de l’expertise technique, de l’ingéniosité et de l’adaptabilité, qui nécessitent indéniablement d’adosser les compétences du concepteur du navire à l’expérience du réparateur. Plus l’intégration de ces deux compétences est forte, plus la capacité à endosser efficacement et rapidement des réparations d’envergure sera grande.

Le maintien en condition opérationnelle (MCO) n’est plus un processus industriel linéaire, mais il s’agit bien d’une capacité opérationnelle à part entière, intégrée aux opérations navales.

Concrètement, cela peut signifier d’abandonner les réflexes de temps de paix et d’accepter davantage de maintenance de circonstance, de réparations innovantes allant chercher les marges de conception afin d’accroître la réactivité nécessaire en toute sécurité pour permettre la suite de la mission, ainsi qu’une plus grande tolérance au compromis entre performance optimale et disponibilité immédiate.

En résumé, la guerre de haute intensité élève l’exigence d’expertises sur un spectre large, pour l’ensemble des acteurs du système de maintenance et de soutien car nous l’avons vu, la haute intensité, ce sont trois facteurs :

  • de l'incertitude : d'où la nécessité de pouvoir adapter les cycles, d'où l'importance d’acteurs industriels et étatiques qui sont des experts de la politique de soutien ;
  • de la durée : d'où l'importance d’être en capacité de maîtriser et modifier l'équilibre entre préventif et correctif, d'où l'importance d’acteurs qui sont des experts de la maintenance :
  • de l'agressivité : d'où l'importance de maîtriser les solutions de réparation, avec des maîtres d’œuvre qui sont concepteur, constructeur et maintenancier, et donc experts de la réparation d’envergure.

Comment la relation entre la Marine et l’industrie doit-elle évoluer dans un scénario de conflit prolongé ?

Dans un conflit prolongé, de haute intensité, la notion d’écosystème prend tout son sens : l'écosystème, c'est le bateau, l'équipage, le Service de soutien de la flotte (SSF), la maîtrise d’œuvre industrielle, ses partenaires et sous-traitants, les ateliers militaires, les infrastructures.

En cas de tension voire de conflit, il est indispensable de mettre cet écosystème sous tension, lui demander d'innover, mais ne pas le réinventer et s’appuyer sur une bonne répartition des responsabilités et des compétences et du dialogue.

L’industrie est une composante de la profondeur stratégique de la Marine, pour lui donner les moyens de sa puissance. Cette relation doit aussi intégrer la question de la souveraineté industrielle : sans une base industrielle robuste, protégée et préparée, aucune marine ne peut soutenir durablement un effort de haute intensité.

Enfin, parce qu’on ne passe pas sur un simple claquement de doigt d’un soutien du temps de paix à celui du temps de guerre, il est indispensable de travailler à une intégration beaucoup plus étroite entre les marines et les industriels, non pas en temps de crise uniquement, mais dès le temps de paix, dans une logique de préparation opérationnelle conjointe. Il s’agit ici d’anticiper les structures, les processus et les personnels qui devront être mis en place au déclenchement du « MCO de combat ». Ceci doit être réfléchi en amont.

À titre d’exemple, Naval Group a augmenté sa réserve opérationnelle de 150 % en 4 ans et fut le premier à s’engager auprès de la Direction générale de l’armement (DGA) dans la réserve industrielle de défense, permettant ainsi de mettre directement ses compétences industrielles au service des forces armées.